.................. Catherine Lozac'h

 

GENS DE BRETAGNE

 


PASCAL LAMOUR, ALCHIMISTE DES SONS


Pascal Lamour se définit parfois comme un " dub sonneur ". Il y a quelques semaines, l'ancien pharmacien, devenu magicien des sons à temps plein, a sorti un nouvel album en Bretagne. Puuis à l'automne, " Shamans of Brittany " prendra son envol national et international chez Harmonia Mundi. Un aboutissement et un nouvel élan pour ce musicien hors normes.

 

A la fois discret et passionné, Pascal Lamour réfléchit aux chemins qu'il a choisis depuis 45 ans. " Tous les jours sont importants ! " Difficile pour lui de se raconter ? Non. Mais l'homme a les oreilles si grandes ouvertes sur le monde et un cœur si enraciné dans le pays vannetais que sa vie est une riche alchimie. Aussi riche et fouillée que sa musique. Pourtant très vite, une évidence apparaît. Cette personnalité forte et indépendante a un parcours extrêmement lié à ses familles : la " vraie " et celle qu'il se construit pour la musique et pour la vie.

Quatre objets
" Je suis le fils unique d'un couple d'agriculteurs de Theix " commence Pascal Lamour. De ses souvenirs d'enfance émergent quatre objets. Un poste de radio : perché dans la cuisine, il chante toute la journée Brel, Brassens, Reggiani... Un magnétophone : " Le cadeau de mes dix ans avec lequel j'enregistre même les repas de famille ! " Une canne à pêche et une flûte. " Je crois que mes parents s'inquiétaient beaucoup de savoir comment occuper un enfant ". Son père lui fabrique une canne à pêche pour qu'il s'amuse au ruisseau. Mais quand, un matin, il lui raconte " j'ai rêvé que je faisais de la musique ", ils partent immédiatement à Vannes acheter une flûte.

Le partage d'une culture
De la flûte, Pascal Lamour passe à la bombarde au cercle celtique d'Elven. Curieux et perfectionniste, il suit les conseils des anciens : " Si tu veux apprendre la musique, apprends la danse ". Vient alors le temps de la vie de cercle, des concours partout en Bretagne. " C'était fort d'apprendre la musique... et de pouvoir sortir ! " L'adolescent discute de ses expériences avec ses parents. " Je me suis rendu compte qu'ils savaient des choses qu'ils ne m'avaient pas transmises, parce que la culture bretonne a été remisée quand le formica est apparu ". Le jeune sonneur se penche aussi sur la langue. " Pour moi, le breton était un langage secret. Celui des grands-parents qui me gardaient la semaine quand je suis entré à l'école à six ans. Leur univers m'a marqué : les lits-clos, la vie au coin de la cheminée, mon grand-père, rigolard, qui prenait à partie le crieur public... ". Pascal Lamour se souvient de ces agriculteurs qui étaient aussi menuisier pour l'un, coiffeur pour l'autre. D'une culture de l'accueil et de l'entraide.

Le choix d'un métier
Après la campagne, le dortoir de 70 garçons à Ploërmel ! " Rude transition ". Mais beaucoup de bons souvenirs. Les frères de Lamennais répondent à sa soif de savoir en littérature, en philosophie, en breton, en musique... Un bac scientifique en poche, il choisit alors d'être pharmacien. Pourquoi s'être détourné de la terre ? " Je déteste le tracteur. J'aurais voulu tout faire à la main ! " Rester dans ce monde agricole où les animaux et les champs avaient un nom. " Mes parents ont connu le remembrement, vu le systè-me intensif se mettre en place. Ils m'ont poussé vers les études et se sont lancés dans des chambres d'hôtes... " L'arrivée en fac à Rennes est un choc. Pas seulement parce qu'il est un des seuls fils d'agriculteurs. " J'ai découvert une liberté inimaginable ". Alors Pascal expérimente d'autres musiques, intègre un groupe de reggae-funk, se met à la guitare. " Impossible de continuer le biniou en Cité U ! "

Rêves cristallisés
Mais les projets s'arrêtent en même temps que sa voiture. Dans l'accident, son visage est complètement balafré, un doigt hors d'usage. " Je ne pouvais plus être ni commerçant, ni musicien. Ce jour-là, je suis devenu adulte, je me suis cristallisé ". Sans voie, Pascal se réfugie au milieu des siens. Là, un accordéon diatonique lui prouve que son doigt n'est pas mort et, peu à peu, le jeune homme retrouve son visage. Les rêves ne sont plus seulement des possibles, ils sont le chemin que Pascal Lamour ne veut plus quitter. Après une thèse sur l'histoire des plantes dans le Morbihan et une escale chez un professionnel à Sarzeau, il demande à créer sa pharmacie à Vannes en 1986. " A ma grande surprise j'ai reçu un avis positif ". Dans le quartier de la Madeleine, à deux pas de la boucherie de son oncle, il se lance avec passion dans ce métier indépendant qui conjugue rencontres et sciences. L'année est doublement importante puisqu'il devient aussi papa ! Entre homéopathie, phytothérapie et vie de famille, Pascal Lamour reste quand même musicien. Un cercle se construit doucement avec d'abord Mourad Aït Abdelmalek, percussionniste, et Eric Trochu, multi-instrumentiste. C'est la naissance du groupe Arkàn. En parallèle, Pascal travaille seul devant ses ordinateurs à mixer, remixer, enregistrer, extraire des sons pour " Sansao ", son premier album. Cet univers instrumental bouscule les habitudes. Le sonneur bardé de prix ne renie pas ses racines traditionnelles, mais il les fait cohabiter avec des rythmiques " dub " et des boucles électroniques. Une alchimie étonnante avec laquelle il redécouvre le monde du spectacle dans les années 1990. " Tout était devenu complexe, plus professionnel ".

Un équipage
En 2000, taraudé par le fait de voir des gens jeunes et malades à la pharmacie, il vend son affaire et saute le pas vers une carrière exclusivement musicale, non sans filet : il a déjà son propre studio et son label. Pascale, sa femme, journaliste, pianiste classique à ses heures, est sa muse rationnelle. Ses fils, Quentin, percussion-niste, et Hugo, tromboniste, lui apportent de nouvelles couleurs sonores. Et puis, si certains ont le don de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, Pascal Lamour a celui de ne pas les laisser passer. En dix ans, le sorcier s'est constitué un équipage : musiciens, techniciens, vidéaste, traduc-teurs, manager, photographe, éditeur musical, distributeur... De quoi partir à l'abordage de nouveaux registres musicaux dans son album : " Shamans of Brittany ". Comme tous les jours sont importants, Pascal Lamour a trouvé le temps de se former au saxophone à l'École nationale de musique de Vannes, d'approfondir sa connaissance du breton vannetais, de replonger dans ses collectages et d'écrire des textes. Le dub-sonneur se fait ainsi kan-rappeur pour livrer son regard sur le monde. " Je suis un observateur qui constate que l'humanité a un inconscient collectif incroyable. Je propose d'y réfléchir... " Par le chant gallo, Pascal Lamour construit un pont allégorique entre les continents, musicaux, pour qu'à l'heure du matérialisme-roi, on puisse encore entendre ses parents dirent : " Les vaches vont parler à minuit ". Une phrase échappée d'un monde peuplé de symboles qu'il ne veut pas laisser s'évanouir... " Je suis toujours sur le chemin que je m'étais fixé ", conclut Pascal Lamour avec l'œil pétillant d'un esprit malicieux.