Cela fait une bonne vingtaine d'années que Pascal Lamour ensemence le paysage musical de son Bro Gwened natal. Avec son dernier disque, notre biniaouer qui a rangé définitivement, voici quatre ans, sa blouse d'apothicaire pour courtiser les sentes traversières de gammes pas très tempérées, nous entraîne dans un monde où le plus ancien côtoie le plus contemporain... un univers de barde mâtiné de chamane. Portrait retour presse
Photo : Thierry jigourel
Photo : Thierry jigourel
L'air embaume la résine de pin et les fleurs d'ajoncs. Un panneau indique Kergoual. Une vieille demeure de pierre, couverte d'ardoises après l'avoir été de chaume. Un puits extérieur à margelle. Où pourrions-nous être sinon au pays vannetais? Dans cette terre qui résonne encore des an-dro et des hanter-dro des son-neurs de couples, des éclats de voix de ces immenses tablées claniques et communautai-res. Terre d'archaïsmes et d'enracinement. Par la porte de Pascal Lamour, on entre dans une forge. Une forge de songes et de sons où le plus contemporain cotoie le plus ancien. Partout, presque palpable, les visages des Anciens. Ombres de sorciers vannetais, de guérisseurs et de rebouteux, et toute cette cohorte, cette interminable cohorte des rebel-les qui rejetèrent l'ordre imposé du dehors pour proclamer la très sainte alliance de l'homme et de sa terre. Terre des Vénètes tenant tête à la plus colossale armée du monde, et terre de Cadoudal qui, avec son armée populaire, fit trembler les divisions de Napoléon et refusa le poste et les galons proposés en échange de la soumission. Terre d'hommes debout...
Le breton de Pascal chuinte à l'oreille trégorroise. Qu'importe, les ajustements se font vite autour d'une bolée de café fumant. C'est ici qu'il est né à lui-même. C'était dans des années 70, alors que les bardes arpen-taient le pays, avec des chants de guerre en bandoulière.
" Moi ça ne m'a jamais touché", assène d'emblée Pascal Lamour, le visage éclairé par un large sourire. Comme Si la voix de la terre masquait celle des hommes. Non, ici, c'était le chant du biniou kozh. Un monde primordial
Le chant de la terre
La chaîne des héritages n'est pas encore rompue dans une famille paysanne Et lors-qu'on évoque le clan, notre hôte se fait aussi volubile qu'un conteur trégorrois. Les généra-tions sont déclinées, comme dans le livre de Cûchulainn. "Mon grand père était sonneur. Il jouait de la bombarde et de l'accordéon. Il était intéressé par le répertoire des années 30-40.
Ma mère chante très bien. Elle a pratiqué un peu le piano. Elle est extrêmement présente à l' origine de ma démarche musicale. Quant à mon père, il a toujours dit qu'il chantait mal mais bizarrement, sur le disque des chamanes, il est tout de même extrêmement présent dans son imaginaire parlé. Et il a un énorme imaginaire ! " Côté répertoire, chez les Lamour, on cultive un éclectisme de bon aloi " Tout y passait, des chansons en breton au répertoire populaire français comme Le Petit Parisien ! ".
L'imprégnation porte vite ses fruits. Même Si, de seize à vingt-deux ans, notre biniaouer pratique assidûment la musique de couple avec son compère Charles Bertho, animant les festoù-noz de la région et raflant des prix jusqu'au concours de danse de la Saint-Loup à Guingamp, il n'en demeure pas moins à l'écoute de la respiration du monde. " A la fac de Rennes, j'ai fréquenté des groupes de funk, de reggae, de jazz, de blues. J'essayais de voir quelles étaient les musiques nouvelles auxquelles je pouvais adhérer Je me suis mis aussi à la guitare. " Les études terminées et un diplôme de pharmacien en poche, Pascal revient au Bro Gwened où il ouvre une officine à Vannes. Dans la foulée il s'inscrit au conservatoire " pour avoir un regard classique sur la musique ". Et achète son premier ordinateur. " C'était en 1984. les débuts de l'electro ! " C'est l'époque aussi où, avec son compère Mourad Ait Abdelmalek, le sonneur vannetais fonde les groupes Alpho, puis Arkàn (rejoints par Eric Trochu), qui évoluent aux confins de différents univers musicaux.
Des chamanes bretons?
Homme de frontières, homme de lisières, funambule éclairé évoluant entre l' ici et 'ailleurs, Pascal Lamour multiplie alors échanges et passerelles.
Mais des chamanes? En Bretagne? Les yeux du maître sonneur se mettent à briller comme des escarboucles à l'évocation du terme. Moi qui en étais resté à cette créature déjantée dessinée par Hugo Pratt dans Corto Maltese en Sibérie j'en suis pour mes frais!, Le verbe du maître des lieux porte juste et fort. D'emblée, Monsieur le pharmacien prend les précautions d'usage, pour mieux ensuite se libérer " Si l'on parle d'une manière d scientifique ou ethnographique, il n'y a pas, eu de chamanisme en Bretagne. Il n'v avait pas chez nous d'individu qui regroupe toutes les fonctions du chamane sibérien. Mais il y avait en revanche des gens qui étaient gué-risseurs, d'autres qui étaient juges, d'autres qui prédisaient l'avenir; d'autres qui étaient des sortes de sages que la population allait consulter etc. Et ce sont tous ces gens-là qui forment le personnage du chamane qui pourrait exister en Bretagne ! "
Pascal Lamour ne prétend pas faire oeuvre ethnographique, mais un "d'aujourd'hui " dans lequel il allie subtilement toutes ses formations et ses expériences personnelles. La voix du clan prend dans sa bouche des accents quasi incantatoires, comme ceux des druides gardiens du sanctuaire de Mona, voici près de deux mille ans.
An dro, hanter-dro, laridé... Dans le regard enchanteur de Pascal Lamour se reconstituent les danses qui, par une secrète alchimie, métamorphosaient cent et mille danseurs en un corps unique et transfiguré "En Bretagne, Si l'on me dit qu'il n'y a pas la transe, je réponds qu'étant enfant j'ai sonné à des mariages pendant des heures la même danse. Au bout de quatre heures lorsque mille personnes tournent ensemble dans un champs au son du même rythme, je considère qu'on entre dans une transe intérieure. "
Lorsque tradition rime avec hallucination, Pascal le barde risque des parallèles au fond pas si aventureux. Et cette étrange fascination pour les musiques, les rythmes et les instruments actuels se trouve d'emblée balisée, légitimée, explicitée. Trapéziste musical qui réussit à concilier le biniou kozh et le synthétiseur, Aotrou Lamour évolue, les sens en éveil, dans un monde situé à mi-chemin entre le rêve et la veille hypnotique ."Tu sais, au fond, les musiques dites "actuelles n'ont rien inventé, en particulier la "techno ". On trouve un son dans la terre, avec la grosse caisse, un son médium dans l'air et un son dans le ciel avec le charlé. Et des gens qui tournent. Mais c'est exactement ce que l'on trouvait il y a un siècle en Bretagne avec des sonneurs de couple installés sur leurs barriques, qui tapaient du pied sur le couvercle, la bombarde au médium et le biniou kozh à l'aigu ! Et des gens qui tournaient ! "

Du vannetais au gauIois...
Le soleil d'été illumine le studio BNC produc-tions où Pascal enregistre ses transes chama-niques du Bro Gwened où le breton rocailleux de son ami Léonard Dom Duff. Au loin, à l'ouest, le Festival Interceltique résonne du cri aigre des gaitas, northumbrian small pipes et cornemuses des Highlands. " Aujourd'hui, poursuit Pascal, on intellectualise ces phéno-mènes, mais la danse, la transe, c'est évidem-ment la même chose ! La danse, cela servait à être ensemble... "
Rien de surprenant à ce que ce barde-là accorde un place toute particulière au dialecte vannetais... Mais un texte en ... gaulois, en gaulois vraiment, dans ce nouvel album? Une langue celtique du rameau brittonique, certes proche du breton, mais aujourd'hui disparue... " C'est un guérisseur que j'ai rencontré, qui disait un rituel auquel je ne comprenais rien. Lui-même ne savait pas exactement ce qu'il disait. En étudiant la formule, utilisée contre le mal des yeux, je me suis aperçu qu'elle cor-respondait à un texte d'un certain Marcellus de Bordeaux qui au V siècle retranscrivit par écrit une formule druidique utilisée pour les mêmes problèmes... "
Le monde d'avant. Un monde riche de messa-ges, d'enseignements et de signification. Celui que, volontairement, Pascal interroge, avec juste la dose d'humilité qu'il faut pour ne pas perdre pied. " Bien sûr que je me rattache à la tradition d'avant! Ce monde-ci a oublié la conscience de la terre, avec son contact physi-que. Pour respecter la terre, il y a simplement besoin de se lever le matin et de regarder sur quoi on marche. C'est en cela que je me ratta-che à la tradition d'avant.". Décidément, c'est sûr, il y a du Merlin dans ce drôle de chamane vannetais...

Thierry Jigourel